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Pour TC, Patrick et François Pomat, éleveurs de porcs et cultivateurs de maïs transgénique, ont décidé de sortir de leur anonymat et de s’expliquer Traqués par les anti-OGM par Héloïse Léon 13/09/2007 n°326 Dans le village de 300 âmes de Pirajoux, dans la Bresse (Ain), on ne parle que d’eux : « Les planteurs d’OGM. » Patrick et François Pomat sont frères. Ils possèdent un élevage industriel de 2 000 porcs et cultivent 50 hectares de maïs MON810 (1) destiné à l’alimentation de leur cheptel. Pour répondre à ce qu’ils qualifient de « mal information » de la part des anti-OGM, les Pomat ont choisi de témoigner. Pour vivre heureux, ils cultivaient cachés. L’État se contente de rendre publique la simple localisation des parcelles OGM à l’échelle de cantons (2), garantissant ainsi l’anonymat aux « paysans du transgénique ». Mais cette maigre information a suffi aux militants du collectif « OGM Non merci » de l’Ain pour se lancer dans une véritable traque aux « semeurs ». La rumeur a enflé et sous la pression des cancans, les têtes sont tombées. On retrouve ces agriculteurs à La Tournelle, l’exploitation familiale depuis 1917. Leur mère, agitée, fait les cent pas sur le perron de la maison en criant qu’« il faut pas embêter les gens qui travaillent et que d’abord, il y a une loi qui dit qu’on peut faire des OGM, alors ! » Alors, ses deux grands fils de 40 ans gardent leur calme et expliquent leur choix agricole. « On sème du maïs transgénique pour répondre à une problématique de mycotoxines », répètent-ils mécaniquement. Selon eux : « Le MON810 est le seul moyen de lutter à 100 % contre la pyrale du maïs, ce petit papillon dont les larves attaquent le pied de la plante et génèrent un champignon, le Fusarium. Cela crée des problèmes digestifs chez le porc une fois le grain consommé, avec pour conséquence une forte diminution de l’appétence et donc une perte au niveau de l’élevage. C’est un peu technique. Vous comprenez ? » Oui, on comprend que leur discours sort tout droit d’une publicité de Monsanto, le producteur de la semence miraculeuse. Une étude de l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments, publiée en juin 2004, affirme que « les résultats d’études scientifiques permettant d’authentifier la moindre imprégnation des plantes génétiquement modifiées en mycotoxines sont abondamment utilisés auprès des professionnels pour la promotion des semences OGM et de leur image ». Comprendre : ne trouvant pas d’écho auprès de la population (3), les semenciers optent pour une stratégie plus ciblée afin de développer leur marché. C’est d’ailleurs par le biais de leur réseau professionnel que nos deux agriculteurs ont été séduits par le procédé, il y a un peu plus d’un an. « Des cultivateurs de maïs OGM du sud-ouest de la France, également éleveurs de porcs, nous ont conseillé le MON810 », expliquent les frères Pomat. Ils tentent donc le « coup » en plantant une parcelle d’essai la saison dernière. « Les résultats étaient concluants. Le grain était de meilleure qualité. Nous avons choisi de continuer », poursuivent-ils.
Budget équilibré Gain en qualité ou en productivité ? Ces deux éleveurs affirment que la productivité et le profit n’entrent pas en compte dans leur décision. Le sujet reste pourtant sensible. « Le MON810 est un peu plus cher qu’une semence de maïs classique, mais on n’a pas à acheter de pesticide. La plante produit son propre insecticide », admet Patrick Pomat. Le budget est donc équilibré. En revanche : « La qualité du grain permet aux bêtes d’engraisser mieux et plus vite », se félicite son frère. Le profit viendrait uniquement de là, contrairement à ce que prétendent d’autres agriculteurs du canton : « Il n’y a pas de choix gratuit dans le monde paysan. Impossible de vous donner le montant ni la nature des remises qu’appliquent les fournisseurs lorsqu’un agriculteur se met au transgénique, mais il y a forcément un bénéfice important pour qu’il choisisse de changer de méthode de culture. » « Qu’importe le qu’en-dira-t-on, on assume, répondent d’une traite les deux frères. Cultiver du maïs OGM est tout à fait légal. Et rien de plus simple : on en trouve chez n’importe quel fournisseur de semences. » François ajoute que « beaucoup d’agriculteurs envisagent de s’y mettre. Mais tous n’en ont pas le courage ». Traduire : les actions des anti-OGM semblent avoir un effet dissuasif. Mme Pomat mère continue de trépigner. Patrick, lui, commence à s’impatienter. Son téléphone portable sonne sans cesse depuis le petit matin. Le numéro est masqué. Il regarde son frère qui lui suggère de décrocher : « Vas-y, on n’a rien fait de mal. » C’est un ami qui vient aux nouvelles. Pendant que Patrick converse, François exprime son désarroi : « On s’est fait piéger par Gérard Boinon, le président d’OGM Non merci. Il m’a appelé en me disant qu’il savait qu’on plantait des OGM. Je n’ai pas dit non. Il a raccroché en affirmant qu’il allait avertir la presse locale. » Le militant anti- OGM expliquera son geste le soir même, lors d’une réunion d’information : « Nous avons longuement réfléchi avant de les dénoncer. C’est vrai que cela peut faire penser à de l’inquisition, mais il fallait que les voisins sachent. Nous sommes en pleine période de pollinisation, les champs de maïs des agriculteurs biologiques des alentours risquent d’être contaminés. » Certes. Sauf que les Pomat affirment respecter à la lettre les cinquante mètres de précaution réglementaires : « Autour de notre parcelle OGM, nous avons planté du maïs classique. Et nous n’avons pas de voisin à moins de sept kilomètres. Nous n’avions donc pas besoin de prévenir qui que ce soit. » Patrick achève sa conversation téléphonique et raccroche en soupirant : « Cela finira bien par retomber. Les gens se préoccuperont plus du Mondial de rugby et moins des OGM. » Les deux frères assurent qu’ils ne finiront pas comme l’agriculteur du Lot dont le suicide avait été imputé aux militants anti-OGM, même s’ils comprennent « maintenant son geste ». « On voulait éviter l’affrontement avec les anti, pas le débat. Mais les faucheurs peuvent bien venir saboter notre boulot, de toute façon, on a la loi de notre côté. » La phrase tombe comme un couperet, celui de leur sentiment d’injustice. On les laisse retourner au travail. François Pomat achève, l’air anxieux : « Si un texte législatif nous interdit de planter, on arrêtera. (…) Possible aussi que nous mettions la clé sous la porte. On a beau avoir un élevage industriel, on a du mal à joindre les deux bouts. Pour que ce soit rentable, il faudrait que le kilo de porc soit à 1,50 €. Au supermarché, vous le payez 1,25 €. Et nous, on doit se plier aux prix. » Derrière les problématiques de mycotoxines, de parasites du maïs, de cultures OGM, de combats entre pro et anti, se cache une autre maladie, celle d’une politique agricole inadaptée. 1. En France, l’unique variété d’OGM autorisée à être cultivée à des fins commerciales est le maïs MON810. 2. Site du gouvernement 3. Selon un sondage CSA-Greenpeace de septembre 2006, 80 % des consommateurs français sont contre les OGM.
Salade administrative Pour savoir qui recense et surveille les cultures OGM, c’est le jeu de la patate chaude. Coup de fil à la préfecture de l’Ain. On nous renvoie vers la chambre d’agriculture qui nous renvoie vers la DDAF (Direction départementale de l’agriculture et de la forêt), qui nous renvoie vers le SRPV (Service régional de la protection des végétaux). Bonne pioche. À l’autre bout du fil, on nous explique la procédure : « Les agriculteurs nous signalent leurs parcelles OGM lorsqu’ils font leur déclaration à la PAC (Politique agricole commune, Ndlr). » Ensuite ? « Ces cultivateurs pourront planter en veillant à respecter une distance de 50 mètres entre leur parcelle OGM et les champs de maïs classique. » Et pour ce qui est de la surveillance de ces cultures ? On nous renvoie vers le ministère de l’Agriculture, où nous répondent des communicants : « Nous ne sommes ni responsables du vent, ni des 50 mètres. Non, il n’y a pas de plan de surveillance particulier. » Alors, pourquoi relever les emplacements des parcelles ? « Le registre est inscrit dans la directive européenne pour avoir la possibilité de faire marche arrière si un incident se produisait. Mais les risques sont quasi inexistants. » Mais est-on bien sûr que la consommation d’Organismes génétiquement modifiés n’est pas dangereuse ? « Écoutez, je suis un ancien scientifique, nous précise notre interlocuteur, vous ingérez bien des gènes quand vous mangez une salade. Vous ne devenez pas salade pour autant, non ? » Oui… On raccroche avec l’impression d’avoir avalé une grosse salade administrative.
Le registre des OGM par canton Négociations : un ‘Grenelle’ aux OGM Déclarations et réunions s’enchaînent pour préparer le « Grenelle ». Les OGM sont au cœur des débats. Le tant attendu « Grenelle de l’environnement » devrait débuter dans un mois, à la mi-octobre. Déjà, les positions s’affirment, les déclarations fusent. Le sujet qui s’annonce en plat de résistance, ce sont les OGM. Lundi 10 septembre, des associations se sont réunies pour préparer le 'Grenelle' et tenter d’y aller en ordre de marche. Mais l’harmonie n’est pas tout à fait au rendez-vous. La fondation Nicolas Hulot et l’association France Nature Environnement ont établi une liste de dix principes pour « une loi de protection de la santé et de l’environnement ». Sur la question des OGM, l’Alliance pour la planète, qui rassemble 80 associations, demande un moratoire immédiat. Parmi elles, Greeenpeace, qui vient de révéler l’existence de champs OGM non répertoriés par le ministère de l’Agriculture, dans le canton de Samatan (Gers). « Notre position sur les OGM est assez claire : on ne peut les autoriser actuellement qu’en confinage, déclare Magali Ringoot, responsable du secteur OGM de l’association. Dès qu’ils sont utilisés en plein champs, leur propagation est incontrôlable. Il ne sert donc à rien de tenir les registres, comme le fait actuellement l’État. Les OGM peuvent se diffuser non seulement par pollinisation, mais aussi pendant les semences ou par les moyens de transport et les lieux de stockage. » Jean-Louis Borloo, ministre de l’Écologie, de l’Aménagement et du Développement durable, semble pour l’instant très conciliant sur le sujet, à entendre ses dernières déclarations. Le 5 septembre, il annonça : « Nous aurons un accord global sur les OGM. » Puis il lança la création d’une Haute Autorité sur les OGM, dont le travail se fera « dans une transparence totale et responsable ». Déclaration dont Greenpeace se satisfait : « C’est par le secret que les OGM se sont imposés, commente Magali Ringoot. Le ministère de l’Agriculture conserve de nombreux documents secrets. Et les déclarations de Jean-Louis Borloo confirment à leur façon qu’avant la création de cette Haute Autorité, il n’y avait pas de transparence. Il faut sortir de la loi du silence. »
Site de Greenpeace Tous les candidats sont favorables à un moratoire sur les cultures en plein champ. Tous, sauf Nicolas Sarkozy. Mais tiendra-t-il longtemps, alors que les Français exigent cette mesure ? Les OGM s’invitent dans la campagne par Ivan du Roy 29/03/2007 n°3246 T’es sourd ou quoi ? » L’interpellation est lancée via internet (1) par Greenpeace à l’adresse de Nicolas Sarkozy. L’organisation écologiste le caricature affublé d’un bonnet d’âne, sous la mention « pro-OGM », au milieu d’un plan de maïs que l’on devine génétiquement modifié. Le 9 mars, l’Alliance pour la planète (Greenpeace, Fondation Nicolas Hulot, WWF...) avait apostrophé le candidat lors de son passage au Salon de l’agriculture. Une semaine plus tard, les écologistes déversent huit tonnes de maïs (OGM disent-ils) devant le QG de campagne parisien du candidat de l’UMP. Puis, le 24 mars, ils décrètent une journée nationale « SarkOGM ? ». Rien n’y fait, le favori de l’élection refuse de se prononcer pour un moratoire. Il est bien le seul parmi les douze prétendants à l’Élysée.
Non-information Fin janvier, Nicolas Sarkozy avait pourtant signé le Pacte écologique de Nicolas Hulot, qui propose un encadrement des disséminations OGM. « Nos concitoyens ont le droit à une information beaucoup plus précise sur les risques pour leur santé liés à la consommation ou à l’usage de produits quotidiens », avait-il alors commenté. Avant même une éventuelle victoire, le président de l’UMP déroge à sa parole en refusant de se prononcer pour un moratoire des cultures en plein champ. D’autant que le gouvernement qu’il vient de quitter fait tout pour organiser l’absence de transparence et la non-information des citoyens. Cela fait six ans que la France doit transposer dans sa législation une directive européenne de mars 2001 qui, entre autres, « rend obligatoire la consultation du public ». Pour avoir laissé un vide juridique se creuser, Paris a été condamnée en 2006 à une amende de 38 millions d’euros par Bruxelles. Un projet de loi avait bien été élaboré en février 2006. Il n’a jamais été voté. Un an plus tard, le gouvernement Villepin préfère édicter une suite de décrets, publiés le 20 mars.
Toujours sans débat Ce « déni de démocratie » est largement dénoncé par l’ensemble des organisations environnementales, qui s’appuient sur la forte hostilité aux OGM dans l’opinion. Selon l’Alliance pour la planète, « 86 % des Français réclament une interdiction temporaire ou définitive des OGM »(2) et « 62 % des agriculteurs souhaitent que le futur président de la République décide un moratoire » (3). « Le citoyen est privé d’un débat démocratique au Parlement », regrette la fédération France nature environnement (FNE). Le contenu des décrets est également rejeté en bloc. « Des données resteront confidentielles au sujet d’études environnementales, sanitaires, des conditions de mise en culture », critiquent la Fondation Nicolas Hulot et FNE. Concernant les risques de contamination de cultures non OGM, « les conditions d’engagement de la responsabilité des producteurs d’OGM et d’indemnisation des préjudices sanitaires, écologiques et socio- économiques, ne sont pas précisées ». Enfin, le principe de précaution n’est pas respecté, et les exigences de contrôle indépendant et d’évaluation des risques ne sont pas remplies. Les écologistes souhaitent que la Commission du génie biomoléculaire, devenue selon eux une « machine à laisser passer les dossiers de demande d’autorisation OGM », soit remplacée par un véritable Haut Comité des biotechnologies doté de véritables moyens de contre- expertise. Dans les rangs écolos, le sentiment que le gouvernement favorise le lobby pro-OGM « au détriment du bien commun » fait consensus. Suite aux avis rendus par la commission du génie biomoléculaire, le ministère de l’Agriculture vient d’autoriser treize nouvelles expérimentations en plein champ, sur quatorze dossiers déposés. Douze concernent du maïs transgénique, un du tabac. Le dossier refusé visait une dissémination volontaire de pommes de terre génétiquement modifiées. « Ces infestations sont susceptibles de nuire aux cultures de pommes de terre des régions concernées », argumente le ministre Dominique Bussereau pour justifier ce refus. Les pommes de terre OGM seraient donc potentiellement dangereuses, mais pas le maïs. Ce que contestent les organisations écologistes. « Contrairement à une idée reçue, le maïs est désormais une des cultures OGM les plus problématiques », affirme Greenpeace. Selon un rapport publié en 2007 avec l’association britannique Genewatch, une cinquantaine de contaminations par maïs OGM ont été observées en dix ans dans onze pays, dont la France. Par ailleurs, le marché mondial du riz a, en 2006, souffert d’une contamination multiple de riz classique par du riz OGM expérimenté aux États-Unis par Bayer, mais non autorisé à la commercialisation. L’ampleur de la contamination a été telle que le premier importateur de riz en Europe, l’espagnol Ebro Puleva, a, en août, suspendu toute importation de riz états-unien.
Rats et papillons Sur le plan sanitaire, une étude publiée en mars par une revue scientifique américaine observe qu’une variété de maïs produit par Monsanto (le MON863) pourrait avoir des effets néfastes sur l’organisme. Des rats nourris avec ces grains ont présenté des troubles aux reins et au foie. Coïncidence ? Mi-mars, la Commission européenne, sur demande de trois industriels (Bayer, Monsanto et Syngenta), décidait de retirer du marché européen cinq variétés d’OGM, dont le premier maïs transgénique cultivé en Europe (et en France), le Bt 176. Celui-ci contenait un antibiotique et un insecticide qui a eu « un impact négatif » aux États-Unis sur une variété de papillon. Ce retrait concerne également une forme hybride du MON810, un autre type de maïs bricolé par Monsanto, dont la culture en plein champ, sous sa forme non hybride, est autorisée en France par le ministère de l’Agriculture. Officiellement, ces retraits ont été décidés pour des raisons commerciales d’absence de débouchés. « Il n’est pas dit que ce soit à cause de raisons sanitaires ou environnementales. Mais derrière ces variétés d’OGM, il existe de vraies controverses », précise Helen Holder, des Amis de la Terre. Les agriculteurs seront les premiers à souffrir des conséquences d’une contamination massive de leur maïs ou de l’apparition de problèmes sanitaires. Qu’importe ! Sur le plan juridique, les procès de « faucheurs volontaires » se poursuivent en France. Le 22 mars, neuf militants de la Confédération paysanne ont été condamnés à trois mois de prison avec sursis pour avoir détruit des parcelles OGM de l’INRA à Guyancourt. L’argument d’un « danger imminent » avancé par la défense n’a pas été retenu. Une semaine plus tôt, Katia Kanas et Pascal Husting, respectivement présidente et directeur général de Greenpeace France, étaient mis en examen pour « incitation ou provocation à la commission d’un délit », à savoir le fauchage d’OGM. Le site de l’organisation avait publié la localisation des parcelles d’expérimentation d’OGM. Informer est devenu un délit.
1. site internet 2. Sondage CSA-Greenpeace de septembre 2006. 3. Sondage Ifop-Fiducial-JDD de février 2007. Jeûner contre les OGM Le 27 février a démarré à Orléans un jeûne national pour exiger un moratoire français sur les OGM, « parce que nous sommes plus préoccupés par l’avenir de nos enfants que par des profits immédiats » et parce que les brevets OGM priveraient les agriculteurs « de toute liberté de vente ou d’utilisation de leur récolte comme semence ». Soutenu par seize organisations, dont Attac, la Confédération paysanne ou la Fédération nationale de l’agriculture biologique, ce jeûne est toujours suivi à Angoulême, Montreuil, Montpellier ou Périgueux. Pour suivre les jeûneurs : voir le site internet
Le pari risqué de José Bové par Noël Bouttier 1/02/2007 n°3238 Le pari est risqué, très risqué, mais il a choisi finalement de le tenter. Remis en selle par une pétition sur internet (1), José Bové annonce ce 1er février sa candidature à l’élection présidentielle. Risqué, le challenge l’est puisque cette décision n’est pas le fruit d’un large accord des comités unitaires (sic) de la gauche antilibérale, mais celui d’une fraction importante de celles-ci. Le paysan du Larzac ne peut se présenter comme le candidat du rassemblement. Risqué aussi, puisqu’en lançant sa campagne si tard, l’entourage de Bové va devoir sprinter pour obtenir les cinq cents parrainages nécessaires. Par-delà les circonstances, se pose une interrogation de fond : fallait-il y aller ? Dans notre histoire récente, c’est la première fois qu’un responsable éminent du mouvement social passe de l’autre côté de la rampe, en voulant incarner une figure – possible – de pouvoir après avoir été reconnu comme un contre-pouvoir – redoutable. Comme l’écrit le sociologue Denis Muzet (2), « c’est sa capacité à critiquer de l’extérieur qui lui confère sa légitimité ; et c’est parce qu’il n’est lié au système ni par des intérêts ni par des responsabilités qu’il est suivi ». Sa légitimité peut-elle se maintenir en endossant une casquette qu’il a tant critiquée ? Ce sera l’un des enjeux du scrutin présidentiel, à tous égards insolite. Après le renoncement de Nicolas Hulot – en cohérence avec ses déclarations, José Bové va avoir la lourde tache de crédibiliser une nouvelle façon de faire de la politique. Il est face à un double risque. S’il continue à jouer solo, comme ses compagnons le lui ont si souvent reproché, il risque de se couper d’une France urbaine, parfois en souffrance, qui aura bien du mal à se reconnaître dans le héraut d’une agriculture paysanne et de la résistance aux OGM. S’il se dissout totalement dans un collectif de personnalités et de mouvements aux contours incertains, sa visibilité sera largement amoindrie. Quoi qu’on en pense, l’élection présidentielle se joue aussi dans un rapport individualisé entre un citoyen de plus en plus libéré d’attaches partisanes, et une personnalité avec son charisme. L’idée de mener une campagne très collective est sans doute sympathique, mais il n’est pas prouvé qu’elle soit payante électoralement. À l’heure où l’affrontement entre les deux candidats principaux se déplace dangereusement sur le terrain des coups bas, un José Bové éloigné du microcosme parisien peut insuffler de l’air frais à la campagne. Comment redonner goût à la chose publique ? Comment refaire du lien social dans un pays où les fractures s’accentuent ? Comment repenser notre vision des migrations internationales dans le respect de l’humain, sans faire l’économie du principe de réalité ? Comment se préparer à changer notre rapport quotidien à la nature ? C’est sur ces enjeux de fond, parmi d’autres, que la candidature de José Bové peut être utile dans le débat politique. Elle devrait conduire Ségolène Royal, trop discrète dans l’exposé de son projet, à sortir du bois et à entrer enfin dans la confrontation des projets. La baisse de forme de la candidate socialiste ne peut être simplement attribuée à quelques boules puantes, savamment envoyées par la droite. Elle s’explique aussi par un sentiment, de plus en plus diffus, chez de nombreux électeurs de gauche, de ne pas savoir quels caps elle veut atteindre. C’est peut-être un problème de calendrier, mais celui-ci aurait tout intérêt à être accéléré. Finalement, l’entrée en campagne du globe-trotter de l’altermondialisation – dont Ségolène Royal assure partager certaines valeurs – pourrait rendre un fier service à l’ancienne madone des sondages. 1. Lire l' article d’Ivan du Roy "L'option Bové aux forceps". 2. La croyance et la conviction (L’Aube).
José Bové avait renoncé cet automne ; cet hiver, il se porte candidat. Avec l’espoir de devancer ses anciens compagnons de la gauche antilibérale. Élysée : l’option Bové aux forceps par Ivan du Roy 1/02/2007 n°3228 Les Verts attendaient Nicolas Hulot sur leur droite, ils auront José Bové sur leur gauche. Marie-George Buffet le croyait sorti par la grande porte des collectifs unitaires, le mouton noir des appareils est revenu par la fenêtre internet. Un appel en sa faveur a recueilli plus de 30 000 signatures en trois semaines, dont plusieurs personnalités comme Michel Onfray, les membres du groupe Zebda, le chanteur Jean Ferrat, les comédiens Jean-Pierre Darroussin et Anémone ou l’altermondialiste Susan George. Ce succès a convaincu le faucheur d’OGM de revenir dans la course à la présidentielle. Le soutien virtuel se transformera-t-il en dynamique réelle ? Les choses sérieuses commenceront après l’annonce officielle de sa candidature, ce 1er février. Le leader paysan la lance d’un terrain vague ou d’un squat de Seine-Saint-Denis, pour symboliser une candidature hors système : en dehors des partis traditionnels de gauche et voulant incarner les revendications de ceux que la mondialisation néo-libérale marginalise. Il compterait déjà une centaine de parrainages d’élus dans sa besace. « Nous sommes plutôt confiants pour la suite, même si du côté des signatures socialistes, ce sera plus dur », confie François Soltic, l’un des animateurs de la pétition. Pour arriver au chiffre fatidique de 500, les réseaux d’élus communistes refondateurs et rénovateurs, soit un tiers du PCF, les maires des petites communes proches de la Confédération paysanne ou impliqués dans la lutte anti- OGM, et un nombre non négligeable d’élus écologistes seront mis à contribution. Plusieurs ténors de la gauche antilibérale, l’élue parisienne Clémentine Autain, l’ancien président de la Fondation Copernic, Yves Salesse, ou le syndicaliste Claude Debons devraient figurer parmi ses porte-parole. Bien qu’ancré à gauche, l’arc politique se veut large, à l’image de l’aspect multidimensionnel du personnage : syndicaliste, écologiste et altermondialiste. « Nous devons tout faire pour que la gauche non socialiste parvienne à se regrouper », ambitionne Dominique Taddei. L’ancien socialiste, qui avait présidé aux conclusions du congrès d’Épinay, unifiant les courants socialistes en 1971, a, trente-six ans plus tard, introduit la réunion des collectifs unitaires qui a avalisé fin janvier la candidature Bové. L’enjeu ? Reconquérir l’électorat populaire, ouvriers et employés, réfugié dans l’abstention ou tenté par le vote Le Pen. « Ségolène arrivera peut-être à capter l’électorat populaire le temps d’une élection. Mais même si elle gagne, qu’adviendra-t-il quand l’état de grâce sera passé ? La seule opposition sera alors le sarko-lepénisme. C’est un grand risque pour la démocratie », s’inquiète l’ancien député PS. Alors que la pétition a trouvé un écho non négligeable dans le Sud-Ouest rural – Haute-Garonne, Hérault et Aveyron en tête –, le berger du Larzac, dont l’image rurale et gauloise semble éloignée du très urbain « neuf-trois », fait des émules dans les banlieues métissées. Des militants du Mouvement de l’immigration et des banlieues, des Indigènes de la République ou d’associations implantées dans les quartiers sont prêts à relayer sa campagne. « Parce que cette candidature est une synthèse prometteuse au sein de la gauche entre progrès social et lutte contre le racisme et les discriminations », expliquent-ils. La candidature Bové peut aussi profiter du regain d’intérêt pour l’écologie, thème que la gauche héritée du marxisme juge secondaire. Selon un sondage CSA réalisé fin janvier, José Bové est, avec Ségolène Royal (51 % de « confiance » chacun), celui qui incarne le mieux la défense de l’environnement, devant Dominique Voynet. Côté intentions de vote, Bové ne fait pour l’instant pas mieux que ses ex- colistiers du non. Officiellement, « un score à deux chiffres » est espéré. Les pragmatiques préfèrent viser la barre des 5 % pour devancer les petits candidats. Une maigre consolation, deux ans après la victoire du non, mais une position de force pour négocier avec le PC et la LCR en vue des législatives et des municipales de 2008. Si José Bové et la nébuleuse importante mais diffuse qui l’entoure parviennent à exister électoralement à la gauche du PS, ce sera aux forceps.
Un candidat en prison ? Un de ses proches assure qu’il en rêve secrètement : faire sa campagne présidentielle depuis la prison de Villeneuve-lès-Maguelone, où il a déjà été incarcéré pour le démontage du McDo de Millau et l’arrachage de plants OGM. Le 7 février, la Cour de cassation examinera le pourvoi de huit « faucheurs volontaires », dont José Bové, Noël Mamère et Gilles Lemaire. Le candidat risque quatre mois de prison. En décembre, il a refusé la proposition de troquer la détention contre un bracelet électronique.
Le leader paysan flirte avec la barre des 10 % dans les sondages. Mais avant de postuler, il devra surmonter de nombreuses difficultés. 2007: Bové peut-il se présenter ? par Noël Bouttier, 22/6/2006 N°3210 " Je suis candidat à rassembler, à la gauche du PS, une gauche antilibérale, écologique, antiproductiviste et altermondialiste ". Dans une interview à Libération (14 juin), José Bové officialisait ce qui n’était plus qu’un secret de Polichinelle. Pour justifier son envie de briguer l’Élysée, l’ancien porte-parole de la Confédération paysanne (CP) inscrit sa démarche dans la continuité de « la campagne qui a amené au vote du 29 mai 2005 ». Mais la route pour se présenter en 2007 est encore longue. Examen de ses atouts et des obstacles qui ne vont pas manquer… 1. Les richesses de « José » Au même titre que « Ségolène » ou « Arlette », le paysan du Larzac s’est fait un prénom aux yeux des Français. Pour ce faire, il a payé de sa personne en se retrouvant par deux fois dans les geôles de la République pour des actions collectives marquées par la désobéissance civile. Bové a donc le grand avantage d’incarner ses idées. Une différence appréciée des Français – par-delà les clivages politiques – lassés d’une classe politique forte en discours, faible en actes. Même si l’image ne rend pas compte d’une personnalité plus subtile, il incarne ce tempérament frondeur et la tradition tribunitienne qui fut longtemps la marque de fabrique de leaders de gauche. Le militant est également reconnu pour sa capacité à imposer des questions qui n’intéressent pas les décideurs ou qu’ils souhaitent traiter en catimini. Avec la Confédération paysanne, il a su poser, avant tout le monde, les questions de la mal-bouffe, des OGM, sans oublier celle du contrôle de l’Organisation mondiale du commerce. Par ses mots et son sens de la mise en scène, il a réussi à s’adresser à des gens très différents qui ne partagent pas forcément l’ensemble de ses combats. Son étiquette de gauche ne l’empêche pas d’être compris par des électeurs, par exemple inquiets de la désertification rurale. Certains y voient un mélange des genres, voire l’expression d’un populisme – argument qui permet facilement de disqualifier un adversaire. Pour répondre à cette critique, José Bové ne devra pas se contenter d’agglomérer des non, mais bien de donner une cohérence à un programme crédible dans un contexte difficile. 2. La course d’obstacles Dans sa déclaration à Libération, Bové a prévenu : « Si cette décision est collective et portée par tous, j’irai jusqu’au bout. » Autrement dit, si les ralliements se font au compte-gouttes, il jettera l’éponge. Pour l’instant, ce n’est pas gagné. Chacun veut y aller avec son candidat : les Verts (lire encadré), la LCR avec son populaire facteur Olivier Besancenot, le PC avec sa secrétaire nationale Marie-George Buffet, sans compter Lutte ouvrière qui, de toute façon, présentera « Arlette ». Dans chacun de ces partis, les supporters de « José » sont minoritaires. « La question n’est pas tellement celle des partis, veut croire Francine Bavay, élue des Verts, mais celle des dynamiques locales. » S’il est soutenu par toutes ces formations, il devra faire des mécontents en choisissant, par exemple sur le nucléaire, entre les options communistes et celles des écologistes. L’autre question concerne son rapport au pouvoir. Sa popularité vient notamment du fait qu’il s’est toujours positionné comme contre-pouvoir. Comme l’explique Yannick Jadot (Greenpeace), « il faut assumer le jeu du pouvoir et pour José, ça ne va pas être facile » (1). Même dans son organisation, la vigilance est de rigueur. « Les plus anciens se souviennent de 1981, raconte René Louail, ex-porte- parole de la CP. Il faut toujours maintenir une force syndicale puissante et autonome du politique. » La CP ne donnera pas de consigne de vote et les ralliements en son sein à la candidature de Bové ne seront sans doute pas majoritaires. Dernier obstacle majeur, le traumatisme d’avril 2002. Beaucoup d’électeurs séduits par Bové pourraient cependant rallier, dès le premier tour, le candidat socialiste. Les « bovésiens » arguent, au contraire, qu’il doit réduire « le risque d’émiettement » (Francine Bavay), et faciliter la victoire de la gauche au second tour. Sur ce point, Bové reste prudent : « La décision de désistement se prendra en fonction des engagements pris par ce candidat. » Pas de quoi rassurer ceux qui s’inquiètent d’un positionnement flou. 1. Libération du 14 juin. Casse-tête Vert Décidément, l’élection présidentielle est difficile à négocier pour la formation écolo. Après le retrait en 2002 de la candidature d’Alain Lipietz pour celle de Noël Mamère, les deux postulants, Dominique Voynet et Yves Cochet, n’arrivent pas à être départagés. Les adhérents sont invités à revoter avant le 10 juillet. Mais poussé par l’aile gauche du parti, José Bové pourrait s’inviter au débat stratégique de cet automne et modifier la donne au sein d’un parti décidément imprévisible. Ce n’est pas avec l’actuel projet de loi français sur la culture des plantes transgéniques que les zones d’ombre vont être levées. OGM La culture du flou par Ivan du Roy 16/2/2006 n°3192 Un projet de loi relatif aux organismes génétiquement modifiés (OGM) a été présenté le 8 février en Conseil des ministres par François Goulard, ministre délégué à la Recherche. Ce texte vise à transposer les directives européennes en matière d’OGM dans le droit français, ce que Bruxelles réclame depuis cinq ans. Le projet de loi est censé combler un vide juridique sur les cultures transgéniques, qu’elles aient lieu en milieu confiné (laboratoires, serres) ou en plein air, appelée la « dissémination volontaire ». Le sujet est sensible : 78 % des Français souhaiteraient une interdiction temporaire des cultures d’OGM au nom du principe de précaution, selon l’institut BVA. À l’initiative des Verts, l’ensemble des partis de gauche ont apporté leur soutien aux faucheurs d’OGM condamnés. Plusieurs tribunaux ont même reconnu le bien-fondé de leur action. Le projet de loi évite donc soigneusement d’aborder un certain nombre de questions essentielles, laissant une fois de plus la place à l’inconnu et au rapport de force auquel ne manqueront pas de recourir pro – les industries de biotechnologies et une partie du secteur agroalimentaire – et anti-OGM – les associations écologistes et la Confédération paysanne, très critiques envers le projet de loi. Les cultures confinées à des fins de recherche et « présentant un risque nul ou négligeable » sont soumises à une simple déclaration, les autres devant disposer d’un agrément délivré par l’administration. Les cultures en plein champ devront, elles, être autorisées par les préfets ou le ministère de l’Agriculture dans le respect « du principe de parcimonie ». Dans les deux cas, le public devra avoir accès aux informations... Sauf « celles qui sont couvertes par le secret industriel et commercial [...] dont la divulgation pourrait porter préjudice aux intérêts de l’exploitant ». Ça promet ! On imagine mal la firme Monsanto, par exemple, reconnaître que telle sorte de maïs transgénique peut représenter une menace pour tel type d’espèce animale. Y sera-t-elle obligée ? Mystère : « Les informations ne pouvant demeurer confidentielles seront précisées par décret ». Nombre de communes et de départements se sont déclarés « zones sans OGM ». Les élus locaux seront-ils consultés avant que le préfet ne prenne sa décision ? La loi ne le précise pas. D’autre part, l’information préalable du public « ne s’impose pas pour les utilisations d’OGM ne présentant qu’un risque faible ». Qui valuera leur éventuelle dangerosité pour la santé ou la biodiversité ? Un Conseil des biotechnologies, composé de scientifiques, de membres d’associations de consommateurs et de protection de l’environnement, et de représentants des secteurs agricole, agroalimentaire et pharmaceutique. Ce conseil aura «vocation à éclairer les choix du gouvernement » en la matière et sera habilité à prendre des mesures de prévention. Ses avis ne seront-ils que consultatifs ? Le flou demeure : « Le détail sera précisé par décret ». Le texte classe les OGM en quatre groupes en fonction du risque encouru : « nul ou négligeable », « faible », « modéré » et « élevé ». Quels seront les critères d’évaluation ? Ils « seront fixés par décret »... Enfin, le seuil pour qu’un produit soit obligatoirement étiqueté OGM est fixé à 0,9 %. Que se passera-t-il en cas de contamination accidentelle de cultures classiques par des OGM ? La loi prévoit la création d’un fonds d’indemnisation. Il sera alimenté par une taxe peu élevée payée par les exploitants d’OGM : 100 euros maximum par hectare. Ce qui est loin de rassurer les producteurs bio : « C’est oublier le préjudice en termes d’image et d’identité que vont subir les bio, mais également les nouveaux frais occasionnés par des analyses systématiques des semences et des récoltes pour détecter la présence et le taux d’OGM, l’obligation pour un éleveur d’acheter des aliments bio pour remplacer ses récoltes contaminées [...], jusqu’au consommateur final qui devra payer la différence », dénonce la Fédération nationale de l’agriculture biologique, qui juge le projet « honteux ». Mille hectares d’OGM sont actuellement cultivés, contre 500 000 en bio. Le gouvernement semble avoir fait son choix, totalement opposé à celui des consommateurs et au principe de précaution désormais inscrit dans la Constitution par un certain Jacques Chirac...
L’OMC s’y met L’Organisation mondiale du commerce (OMC) s’apprête à condamner l’Union européenne pour le moratoire imposé sur les importations d’OGM, même si celui-ci a été officiellement levé en 2004. La plainte a été déposée par les trois premiers producteurs mondiaux d’OGM, les États-Unis, l’Argentine et le Canada. « Se servir de l’OMC pour forcer les consommateurs à manger des OGM contre leur volonté est une stratégie douteuse de mise sur le marché », ironise Greenpeace. Cent organisations dans quarante pays organisent, le 8 avril, une journée internationale d’opposition collective aux OGM. AGRICULTURE. Produisez propre, entend-on. Mais ceux qui ont mis en pratique ce discours ne se sentent ni soutenus ni aidés. Belles promesses et bio gâchis par Ivan du Roy 14/4/2005, n°3152 Aujourd’hui, tout le monde déclare faire du développement durable. Nous entendons de beaux discours, mais nous attendons toujours les actes », soupire Dominique Vérot, délégué général de la Fédération nationale de l’agriculture biologique (Fnab) qui rassemble la moitié des producteurs bio. Celle-ci est fort préoccupée par la grande différence entre les subventions accordées à l’agriculture conventionnelle et aux producteurs bio. Le différentiel en défaveur du bio est de moins 5 % à 12 % pour l’élevage ovin, et va jusqu’à 35 % à 50 % pour le lait. « Cet écart est dû aux choix techniques induits par la pratique de l’agriculture biologique », explique la Fnab. Outre l’interdiction d’utiliser des engrais chimiques ou des pesticides, le cahier des charges pour bénéficier du label AB prévoit davantage de mise en jachère pour laisser reposer la terre ou un recours moindre à l’irrigation pour ne pas abuser des ressources en eau. D’où un rendement plus faible que l’agriculture conventionnelle, mais un plus grand respect de l’environnement et de la qualité des produits. À l’appel de la Fnab, un millier d’agriculteurs bio ont manifesté à Paris le 8 avril pour une application plus équitable de la Politique agricole commune (Pac). En réponse, le ministère de l’Agriculture leur a promis un crédit d’impôt pour 2006, soit une aide de 18 millions d’euros par an sur les 118 millions demandés. Cette mobilisation du secteur bio ne se résume pas seulement à la défense d’intérêts corporatistes. La Fnab est opposée aux subventions à l’exportation, principale causedu déséquilibre entre paysans occidentaux et paysans du Sud. La question est de savoir si l’agri- culture bio doit être favorisée ou pas, dans un contexte ou la pollution de l’eau engendrée par l’agriculture conventionnelle, le risque du recours aux OGM ou l’industrialisation de certaines filières aux dépens de la qualité des produits, sont pointés du doigt par les consommateurs. Les écarts de subventions ont deux conséquences. Ils n’incitent pas les agriculteurs à passer en bio. Si, en dix ans, le nombre de fermes en bio a presque triplé (un peu moins de 4 000 en 1994, plus de 11 000 en 2004), mais il a enregistré une baisse entre 2003 et 2004. À quoi bon respecter un cahier des charges strict, si les revenus ne suivent pas ! Autre conséquence : l’écart de subventions contribue à maintenir des prix de produits bio plus élevés. Ce coût excessif est la première raison invoquée par trois consommateurs sur quatre qui n’achètent pas ou peu bio (1). Ce n’est pas un hasard si les premiers acheteurs de produits bio sont les cadres et les professions libérales, loin devant les employés et les ouvriers. Consommer écolo, c’est pas donné !
On veut du bio ! La cherté du bio reste un frein à son développement. L’alignement des subventions est une des solutions, mais pas la seule. « Les rendements ne sont pas aussi importants que ceux de l’agriculture conventionnelle. Le producteur bio ne surfertilise pas ni n’irrigue les sols de manière outrancière. Les cultures, l’élevage ou le lait ont des rendements inférieurs et sont donc plus chers par unité de production, explique Dominique Vérot. Le bio, c’est aussi plus d’emploi : 20 % à 30 % de main-d’œuvre supplémentaire. Les coûts sont donc plus élevés. Enfin, les quantités produites sont encore relativement réduites. Les économies d’échelle dans les transports ou la distribution ne sont donc pas satisfaisantes. » Résultat : la filière bio, qui fait pourtant figure d’alternative à de nombreux problèmes liés à l’agriculture conventionnelle, a pris du retard en France. L’hexagone se place au 15e rang européen pour sa proportion de surface agricole utile consacrée au bio. Pendant ce temps-là, la demande ne cesse de croître : 42 % des consommateurs achètent des produits bio au moins une fois par mois contre 33 % en 2003. La France est donc obligée d’importer en provenance de pays européens où le bio est subventionné. S’apprête-t-on à réagir ? « Le gouvernement ne nous a pas donné des signaux politiques d’un changement possible », répond Dominique Vérot. Ivan du Roy. 1. Baromètre de l’Agence Bio et de l’institut CSA, publié en novembre 2004.
Faune et flore préfèrent le bio Selon un rapport de l’agence britannique pour l’environnement, English Nature, publié en mars dernier, l’agriculture biologique contribue réellement à la biodiversité et à la qualité des sols. Sur 76 exploitations étudiées en Europe, en Amérique du Nord et en Nouvelle-Zélande, les deux tiers sont plus bénéfiques pour la faune, particulièrement les oiseaux et les insectes, et la flore qu’une exploitation traditionnelle. Seul problème : une ferme bio a un rendement moyen 20 % inférieur à ses homologues conventionnels. Mais n’est-ce pas le prix à payer pour une pollution moindre ?
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